Un article récent écrit par Thomas Roulet, enseignant-chercheur au King’s College de Londres et à l’Université d’Oxford, est venu apporter un éclairage particulier sur la construction de l’identité des banques, et en particulier sur la perception qu’elles ont les unes des autres en fonction de l’opinion publique.

L’illégitimité est une notion relative

Les banques, en particulier celles impliquées dans des activités de trading, sont souvent jugées comme illégitimes, c’est-à-dire comme contrevenant aux normes sociales : par exemple, les bonus que les banques ont versés à leurs employés et dirigeants peu après la crise de 2007 (dont elles sont parfois tenues pour responsables) et après avoir reçu une aide publique conséquente, ont suscité un réel branle-bas de combat. Nous en voyons encore les traces aujourd’hui, les bonus accordés aux banquiers étant plafonnés en Europe depuis peu.

Malgré cette perception négative des banques d’investissement, ces dernières agissent d’une manière légitime par rapport à leur propre référentiel. La maximisation de la valeur actionnariale n’a effectivement rien d’immoral pour une banque, et constitue un ensemble de valeurs et notions formant un ensemble cohérent : les bonus par exemple sont nés d’une volonté de rémunérer la prise de risque et la performance individuelle..

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Llyoad Blankfein, PDG de Goldman Sachs

Les banques d’investissement sont donc dans cette situation particulière dans laquelle les normes propre à leur milieu sont jugées comme immorales ou dangereuses par la société, les poussant par construction dans l’illégitimité.

De l’illégitimité nait la légitimité

Or Thomas Roulet montre un fait paradoxal : s’appuyant sur un référentiel de 70 000 articles provenant du New York Times, du Wall Street Journal et du Washington Post, ainsi que sur une étude de la perception des banques par les banquiers, il met en évidence que plus une banque est perçue négativement par l’opinion publique, plus sa reconnaissance et son prestige au sein du milieu de la banque s’améliore. La corrélation est assez forte : Si le ressentiment négatif de l’opinion publique envers une institution bancaire passe de 10% à 20%, le prestige de la même institution parmi les banquiers augmente significativement l’année suivante, gagnant en moyenne 3 ou 4 places au classement, soit une augmentation de 0.11 points sur une échelle de 10 points. D’autres de ses travaux montrent un effet similaire vis-a-vis des des clients de ses banques sur le marché des émissions d’actions.[1]

Ce phénomène est principalement provoqué par deux comportements : d’une part, les banques d’investissement ont tendance à créer une identité de groupe, et par conséquent considèrent qu’une attaque contre l’un des leurs est une attaque contre le secteur entier. Il est donc naturel que le prestige de l’institution attaquée augmente, dans la mesure où elle se retrouve de facto plus exposée et apparait comme un exemple à défendre par ses pairs.

En outre, les normes du secteur de la banque d’investissement, comme nous l’avons déjà mentionné, sont parfois en désaccord avec les normes sociétales. Par conséquent, une banque qui respecterait particulièrement bien les normes du secteur accroît le risque de se faire dénoncer par les média, et de ce fait une banque dénoncée par les média a plus de chances d’être identifiée comme une institution performante par rapport aux normes sectorielles.

wallstreet

Quelles leçons tirer de cette analyse ?

La théorie de Thomas Roulet a un intérêt crucial pour les gouvernements qui souhaitent réguler ou plus simplement raisonner le secteur bancaire : vilipender les banquiers ne fait que renforcer leur prestige au sein de leur secteur, et est conséquemment profitable pour l’institution visée.

L’utilité d’une telle attaque ne peut être que démagogue : ce sujet est populaire auprès du grand public, en particulier en temps de crise, tant la banque fait office de bouc émissaire facile. Mais si les gouvernements souhaitent véritablement réformer la banque, et pourquoi pas amener les banquiers à adopter des normes qui leur semblent plus proches de la morale sociale - pour peu qu’une telle idée puisse trouver une définition -, alors il faut travailler de concert avec les banquiers, et non les diaboliser.

Les dernières tentatives en date des Etats-Unis pour réguler le secteur bancaire, et en particulier limiter les rémunérations des dirigeants des banques, sont donc vouées à l’échec. La SEC a en effet décidé d’imposer aux banques et à la plupart des entreprises cotées de publier le ratio du salaire de leurs PDGs sur le salaire médian de leur entreprise. Cette mesure, outre les problèmes qu’elle pose, que ce soit en termes de définition ou de comparabilité, n’aura pas l’effet désiré.

Les banquiers n’auront pas honte de leur salaire. Au contraire, les institutions qui afficheront les plus grands écarts risquent de gagner en prestige dans le secteur, via les mécanismes que l’étude de Thomas Roulet met en lumière. Mais en plus de cela, il pourrait y avoir une matérialisation concrète de ce gain de prestige : les nouveaux entrants sur le marché du travail dans le secteur de la finance, en particulier les individus les plus ambitieux, et parfois les plus brillants, pourraient être attirés par les possibilités d’ascensions combinées à une augmentation exponentielle de salaire qu’offriront les banques affichant les ratios les plus élevés.

Nous ne pouvons donc que déplorer que la SEC n’ait pas eu connaissance du travail de recherche mené par Thomas Roulet, et n’ait pas pris en compte les considérations qu’il y développe. Les tentatives de vilipender les banquiers sont vouées à l’échec, un cas particulier qui peut également se généraliser dans une certaine mesure : la répression est rarement le moyen le plus efficace de réguler une industrie où les pratiques sont aussi ancrées dans les mentalités.

sec
Siège de la Securities Exchange Commission aux Etats-Unis

 

[1] http://proceedings.aom.org/content/2013/1/13661.short et https://www.youtube.com/watch?v=yl3grObnvJ8

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