jackwu

 

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English Version: Taiwan Stock Bubble Burst in the late 1980s

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L’épopée de la bulle spéculative chinoise et son récent éclatement ont attiré l’attention de nombreux observateurs à travers le monde. Le Shanghai composite index a chuté de manière significative, passant de 5178 points au 12 juin à 3373 points au 9 juillet. Autrement dit, il s’agit d’une chute de 34.85% en l’espace de 3 semaines. En outre, le Shanghai composite index a connu sa plus grosse chute journalière le 13 juillet (8,5%) depuis 2007. Ce sont les media, contrôlés par l’Etat, et le gouvernement chinois qui sont en fait responsables de cet éclatement. Peu avant le pic du 12 juin, le Shanghai composite index avait connu une croissance depuis le début d’année d’approximativement 150%. Les média, sous contrôle de l’Etat, expliquaient aux investisseurs que l’essor des actions chinoises provenait des politiques économiques menées par le président Xi. Les média leur conseillaient donc de continuer à acheter. En conséquence, le nombre d’investisseurs individuels sur le marché boursier augmenta considérablement, atteignant 90 millions (environ 9% de la population chinoise).

La plupart de ces investisseurs étaient persuadés que les indices boursiers continueraient à augmenter, car le gouvernement communiste ferait ce qu’il faut pour empêcher l’éclatement de la bulle pour des raisons de stabilité sociale. Toutefois, leurs rêves ont été de courte durée face à la soudaine baisse des indices. L’éclatement de la bulle spéculative menace aujourd’hui clairement la stabilité sociale en Chine. C’est pour cela que le gouvernement de Xi a essayé tant bien que mal d’empêcher cet éclatement. Par exemple, les taux d’intérêt et les ratios de réserves minimales ont été abaissés. Le gouvernement chinois a même autorisé les investisseurs individuels a utilisé leur maison comme garantie afin de maximiser le montant de leurs emprunts, pour que ces derniers puissent continuer à acheter. Beaucoup se demandent donc : quelles vont être les conséquences de cet éclatement ? Une expérience similaire, survenue il y a quelques décennies dans une société proche de la Chine, pourrait contenir quelques éléments de réponse.

Le développement économique de Taïwan est légèrement plus ancien que celui de la Chine. Jusqu’à la fin des années 1980, Taïwan avait connu une croissance économique rapide pendant près de 30 ans (9% de croissance annuelle moyenne). A la fin des années 1980, le montant des réserves de devises accumulées était le deuxième mondial (70 milliards de dollars, juste après le Japon), conséquence d’une balance des transactions courantes excédentaire. La pression du gouvernement américain concernant ce déséquilibre macro-économique se faisant de plus en plus sentir, la banque centrale taïwanaise décida d’abandonner la parité-dollar (40 NT$/ 1 US$), et adopta donc un système de changes flottants. Le nouveau dollar taïwanais était censé s’apprécier, de larges investissements étrangers affluant vers Taïwan. Le nouveau dollar taïwanais s’est effectivement rapidement apprécié jusqu’à 25 NT$/ US$.

Taïwan Stock Exchange

Parallèlement, le niveau des salaires augmenta considérablement. En particulier, les bonus annuels dans le secteur privé ont augmenté de façon spectaculaire. La hausse des revenus et des richesses entraîna une augmentation correspondante de l’offre de monnaie. Ce surplus de liquidités dans l’économie fit doubler les prix du secteur immobilier. Les investisseurs avaient déjà vécu une situation similaire par le passé, ils cherchèrent donc des opportunités d’investissements alternatives. Le marché boursier – dont l’indice pondéré n’était que de 2298 points fin 1987 – devint leur nouvelle cible. En 1988, l’indice pris son envol. Il atteignit les 8000 points en aout 1988. En dépit des avertissements du gouvernement taïwanais sur la probable hausse de la taxation des plus-values afin de réduire la bulle spéculative, les investisseurs continuèrent à croire que l’indice passerait la barre des 10 000 points.

Ils étaient convaincus que le gouvernement, qui avait besoin du soutien des électeurs, ne ferait pas éclater la bulle. Et en effet, le gouvernement finit par abandonner l’idée d’un impôt sur les plus-values afin de ne pas contrarier les investisseurs. Cela laissa champ libre à l’indice boursier qui grimpa jusqu’à 12 495 points au début de l’année 1990. Soudainement, acheter des actions était devenu monnaie courante. Le nombre d’investisseurs sur les marchés boursiers augmenta fortement, passant de 0.6 millions en juin 1988 à 4.6 millions en mars 1990. Parmi ces nouveaux investisseurs on retrouvait notamment : des femmes au foyer, des étudiants, ou encore des fonctionnaires, qui n’étaient traditionnellement pas présents sur ces marchés.

90 % du volume de transaction des actions était réalisé par des investisseurs individuels, qui ne spéculaient qu’à court terme. La bourse devint un immense casino. Même si le gouvernement avait réalisé que le marché boursier taïwanais risquait d’être confronté à un krach, il n’osa pas prendre de mesures pour limiter l’expansion de la bulle. Certains hommes politiques tentèrent même de manipuler le marché à leur avantage ! Par conséquent, les petits porteurs continuèrent à gonfler cette bulle. Suite à cette expansion, de nombreux ménages taïwanais réalisèrent des profits substantiels. Les taïwanais, traditionnellement économes, commencèrent à changer leurs habitudes de consommation. L’industrie du luxe et d’autres industries illégales réservées aux adultes, tels que la prostitution ou les paris, se développèrent rapidement. En même temps, le taux de criminalité augmenta significativement. Les médias internationaux renommèrent Taiwan « République du Casino », au lieu de « République de Chine », le nom officiel de Taiwan.

La bulle financière taïwanaise éclata finalement en 1990. Afin de résoudre un certain nombre de problèmes sociaux causés par la bulle, le gouvernement taïwanais décida d’augmenter les taux d’intérêt, et proposa des solutions d’investissement alternatives. Il se lança également dans un combat contre les activités financières illégales. De plus, la guerre du Golf eut un impact très négatif sur l’économie taïwanaise la même année. Ainsi, l’indice boursier taïwanais s’effondra dramatiquement, passant de son record de 12 495 points en mars 1990 à 2 485 points en octobre de la même année. La plupart des investisseurs étrangers avaient déjà retiré leurs fonds des marchés taïwanais par précaution, et la majeure partie des pertes fut essuyé par les investisseurs particuliers. En fait, la quasi-totalité des investisseurs locaux furent perdants.

Suite à l’éclatement de cette bulle, la plupart des investisseurs spéculatifs furent écartés du marché boursier. Les Taïwanais essayèrent de retrouver leurs valeurs passées, telles que l’épargne et le travail. Les investisseurs qui étaient toujours présents sur le marché boursier étaient devenus plus rationnels, et avaient une meilleure connaissance des mécanismes du marché. Ainsi, la bourse taïwanaise devint petit à petit l’une des principales places financières d’Asie. En outre, l’éclatement de la bulle marqua le départ d’une nouvelle ère pour Taïwan, qui se concentra sur le développement de son industrie. Depuis le début des années 1990, Taïwan s’est petit à petit transformée, partant d’une économie industrielle reposant sur une main d’œuvre peu qualifiée, pour devenir aujourd’hui l’un des principaux hub des nouvelles technologies dans le monde.

En m’appuyant sur cette expérience taïwanaise, je pense que la bulle chinoise va finir par éclater. La seule question est de savoir quand cela va se produire. Si elle éclate effectivement, alors les principaux perdants seront les investisseurs particuliers. Le gouvernement chinois devrait donc s’atteler à la tâche qui consiste à stopper le gonflement de la bulle financière. Ses dernières interventions ne sont pas allées dans ce sens. En fait, il devrait aider la bulle à se dégonfler graduellement. Tant que la bulle n’éclate pas d’un seul coup, l’impact négatif sera diminué. Les médias, toujours contrôlés par le gouvernement devraient également commencer à éduquer les investisseurs particuliers, et les mettre en garde contre les risques liés à la bulle qui touche actuellement les marchés boursiers chinois.

Taïpei

 

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Cet article a été rédigé par Jack Wu, Docteur en économie de l'Université de Michigan (US), professeur d'économie à la National ChengChi University (Taïwan). Traduction française par Alexis Ladasic et Hector Mercadier.

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