Alors que la Chambre des Représentants est appelée à voter dans la semaine sur l’accord avec l’Iran obtenu par l’administration Obama, c’est hier qu’avait lieu l’ultime Committee Hearing sur le sujet, à quelques pas du Capitole. La session s’est ouverte sur un aveu: l’accord avec l’Iran va passer, que le Congrès le veuille ou non, et être mis en application. Si ce n’est immédiatement par les Etats-Unis, du moins rapidement par ses alliés.

Sur les quatre intervenants convoqués pour la session, seul l’un d’entre eux, l’Amiral William Fallon, ancien Commandant de l’U.S. Central Command, tint à défendre l’accord tout au long de la longue discussion avec les Représentants. L’Amiral était en effet présent afin de défendre la position de l’exécutif, les trois autres membres du panel, opposés à l’accord, ayant été convoqués par la majorité républicaine au Congrès, en accord avec la règle régissant les briefings à la Chambre des Représentants. Le General Chuck Wald, ancien Deputy Commander, maintint que l’accord ne pouvait résulter qu’en un renforcement de l’Iran néfaste pour l’intégralité de la région et pour le monde, en accord avec Leon Wieseltier (The Brookings Institution) et le Vice Amiral John Bird, ancien Commandant de la 7ème flotte américaine. L’immense majorité des interventions des Représentants fut hautement critique du deal obtenu avec l’Iran, reflétant la position de la majorité républicaine en place, et visant à ternir le plus possible les dernier mois de l’ultime mandat de Barak Obama.

La thèse défendue par le camp républicain est la suivante: le régime iranien n’a pas renoncé à l’arme nucléaire, mais a au contraire accepté l’accord afin de ne plus subir la pression importante des sanctions économiques internationales et de disposer des fonds nécessaires à un renforcement massif de son arsenal et de son dispositif militaire. L’Iran est donc accusée d’une stratégie en deux temps, visant à renforcer sa situation militaire et la défense de son territoire, en premier lieu, pour ensuite relancer le développement de son futur arsenal nucléaire. En d’autres termes, le régime n’a accepté l’accord qu’afin de sécuriser les acquis de la Révolution pour les quinze années à venir, et ce sans envisager un quelconque processus de réintégration à la communauté internationale.

L’éternel retour des arguments républicains:

Un régime à l’idéologie intangible, insensible aux charmes de la libéralisation économique, et une société civile prisonnière du régime ne peuvent mener qu’à un accord déstabilisant la région et le monde. C’est du moins l’enchaînement d’idées qui se dégage nettement du briefing à la Chambre des Représentants.

a) Un régime à l’idéologie intangible…

Cette critique républicaine de l’accord avec l’Iran se base sur une vision manichéenne de la société et du pouvoir iranien. Le discours républicain, afin d’atteindre un degré suffisant de cohérence en vue de saboter  au mieux l’image du camp démocrate, a besoin d’un postulat initial visant à servir de base pour le reste de la position politique opposée au deal: à la Chambre des Représentants, on ne craint de qualifier haut et fort le régime iranien de système « islamo-fasciste » ne pouvant en rien changer au cours des années à venir. Les Républicains ont en effet besoin de cette position initiale afin de bâtir le reste de leur argumentaire: le régime iranien est absolument indissociable d’une tentative à long terme d’obtention de l’arme nucléaire.

On peut s’accorder ou non avec cette vision du pouvoir iranien et de sa rhétorique antisémite et américanophobe, mais il est important de percevoir ce postulat comme étant au coeur de l’argumentaire républicain. La question de savoir si le régime, au cours des quinze années sécurisées par l’accord, peut se voir attendri par l’ouverture économique du pays désormais rendue possible, est revenue à de nombreuses reprises au cours de l’échange, adressée principalement aux intervenants convoqués par la majorité au Congrès et confortant la position républicaine. Les intervenants de la majorité auront servi à faire écho à cette thèse de l’intangibilité du régime - potentiellement remise en cause par les dernières élections présidentielles du pays.

b) … insensible aux charmes de la libéralisation économique …

C’est ainsi que la majorité parvient à balayer les arguments optimistes de l’exécutif consistant à placer un certain espoir dans une ouverture progressive du pays au cours de la période couverte par l’accord. Transformer le régime iranien, le Leader Suprême, les Gardiens de la Révolution, et jusqu’à l’exécutif présidentiel, en une essence unique et intangible ne pouvant être altérée par les changements de la société civile iranienne permet au camp républicain de décrédibiliser l’argumentaire promouvant l’efficacité du soft power que peut représenter la libéralisation économique « forcée » du pays, s’appuyant sur les 50% modérés de la société civile iranienne - pour citer le pourcentage énoncé au cours du briefing par le Chairman Royce.

L’Amiral Fallon a tenté de défaire cet argument à plusieurs reprises, en insistant sur le fait qu’après les quinze ans du deal - soit une génération d’hommes, pour reprendre ses termes - Ali Khamenei aurait 91 ans, ne serait plus au pouvoir, et laisserait place à un processus de dé-radicalisation du régime. Idée que les autres intervenants s’appliquèrent consciencieusement à combattre, en affirmant que les valeurs anti-occident du régime ne manqueraient pas de se transmettre au futur Guide Suprême.

c) … et une société civile prisonnière du régime …

La position républicaine serait relativement faible si elle n’était pas appuyée par un autre constat récurrent concernant la situation économique de l’Iran. Celui-ci vise à décrire la puissance du régime et le développement économique du pays comme étant deux éléments absolument indissociables. Selon cet argument, bien plus de la moitié du secteur privé et des businesses iraniens seraient directement ou indirectement aux mains des Gardiens de la Révolution. Renforcer l’économie iranienne, c’est renforcer le régime et financer directement son activité terroriste dans la région, en Irak, en Syrie, au Liban, ainsi que la menace planant sur l’allié israélien.

En d’autres termes, la société civile iranienne a été matée lors des révoltes électorales de 2009 et n’est pas prête de se réveiller de son coma. Selon la majorité au Congrès, c’est être naïf que de croire en une démocratisation du pays suite à un sursaut économique iranien provoqué par le stimulus de l’ouverture au marché mondial.

d) … ne peuvent mener qu’à un accord déstabilisant la région et le monde.

Il est donc clair, à l’issue de cet argumentaire, que l’ennemi historique qu’est l’Iran depuis la Révolution de 1979 ne pourra jamais se muer en un partenaire fiable ou même être digne d’être un véritable interlocuteur du gouvernement américain - à en croire Leon Wieseltier, allant jusqu’à affirmer textuellement qu’il est dans les valeurs des Etats-Unis d’être ennemi d’un pareil régime et à l’encontre des fondamentaux de sa politique étrangère que de négocier avec l’Iran. L’ambassade des Etats-Unis à Teheran, rappelle-t-on, est toujours illégalement occupée par les Gardiens de la Révolution depuis les événements de 1979. L’Iran est responsable de la tentative d’assassinat de l’Ambassadeur Saoudien sur le territoire même des Etats-Unis il y a quelques années. En bref, il est interdit de vouloir tourner ces pages d’histoire et de voir en Rohani un tournant politique à l’échelle du pays qu’est l’Iran.

Afin de rendre cet héritage plus menaçant encore, les intervenants de la majorité dénoncent dans l’accord l’incertitude liée à l’efficacité des mesures de contrôle et d’accès aux sites, sans entrer dans le détail technique du texte, et en se contentant de cette affirmation répétée à de multiples reprises. La Chambre des Représentants s’inquiète aussi de l’existence de clauses de l’accord gardées secrètes par le gouvernement, dénonçant l’impossibilité de prendre une décision en disposant de la totalité de l’information nécessaire à un choix éclairé.

Il ne faut donc pas douter, selon la majorité au Congrès, que les $50 milliards qui seront débloqués dès l’entrée en vigueur de l’accord seront employés à des desseins allant directement à l’encontre des intérêts nationaux américains, ainsi que de la stabilité régionale. Cet argent sera utilisé afin d’obtenir une meilleure technologie balistique, menaçant à moyen terme tous les pays du Moyen-Orient ainsi que l’Europe dans son ensemble, sans oublier les Etats de la Péninsule Arabe. Le Hezbollah se verra à nouveau directement financé par l’Iran et sera réhabilité à multiplier ses frappes à l’encontre d’Israël, pouvant à son tour disposer d’une technologie balistique améliorée ainsi que de stocks de missiles accrus. Le régime Assad, en Syrie, sera lui aussi mieux supporté par son allié iranien, sans parler du financement des groupes armés shiites en Irak. L’Iran sera, dès l’entrée en vigueur de l’accord, habilité à importer des armes en provenance de Russie et  de Chine, parmi lesquelles on peut compter sous-marins, mines, spider jets, missiles améliorés et technologie radar de longue portée.

Ce renforcement, selon la majorité au Congrès, ferait partie intégrante de la stratégie en deux temps de l’Iran, visant à renforcer la défense son territoire en premier lieu, afin de rendre toute intervention américaine ou israélienne bien plus complexe une fois le programme d’armement nucléaire relancé dans quinze ans.

Les conclusions:

L’accord avec l’Iran ne pouvant désormais plus être évité, le Congrès nourrit la perspective d’un renforcement des positions américaines dans la région, afin d’améliorer les capacités d’intervention des Etats-Unis dans les années à venir. La conclusion avancée est donc aussi que l’accord nécessitera également un renforcement en conséquence de l’allié israélien. Tout ceci n’est bien sûr évalué qu’en tant que calcul à long terme des potentielles conséquences de l’accord sur l’implication américaine au Moyen-Orient. Mais déjà, la crainte qu’un conflit ouvert puisse émerger d’une présence américaine accrue dans la région et d’un Iran fort plane quelque peu sur le Capitole. Un briefing de cette importance, à quelques jours du vote, se répercute rapidement sur les publications des différents think tanks de Washington D.C., et l’on peut par exemple voir le Wilson Center reprendre à l’exact identique la liste des arguments énumérés depuis maintenant plusieurs mois par républicains, dans une analyse publiée le jour même.     

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