La presse américaine, depuis le début de la crise grecque et plus particulièrement au cours de ces dernières semaines, a couvert les événements secouant l’Europe de manière extensive, arrachant la une à l’Etat Islamique et laissant une place relativement limitée et éphémère à l’accord sur le nucléaire iranien. Les articles les plus lus ne concernent pas l’arrivée de nouveaux candidats pour les présidentielles, et les événements nationaux ne semblent pas intéresser les Américains autant que les négociations outre-Atlantique.

Cette couverture médiatique intense peut surprendre. Paul Krugman, dans l’op-ed publié dans le New York Times le 10 juillet dernier, rappelle que la Grèce, aux yeux des Etats-Unis, ne représente approximativement en terme de taille que l’économie d’une grande ville telle que Miami. En conséquence, les retombées directes de la situation grecque sur le pays ne peuvent être qu’extrêmement limitées.

Le problème est donc géopolitique et commercial autant que financier : la situation grecque est perçue comme un stress test qu’aurait à subir le partenaire européen afin de faire ses preuves sur divers fronts. Une Europe divisée sur la question de la dette grecque est un allié affaibli, moins apte à réagir de manière coordonnée aux nouvelles tensions au Moyen-Orient et à l’Est. Il s’agit aussi d’une zone potentiellement instable sur le plan politique et monétaire, et cet élément, au cœur des négociations concernant le TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), déstabilise la crédibilité du marché européen et des véritables bénéfices pouvant être apportés par un rapprochement des deux plus grandes économies mondiales.

TTIP: faut-il ouvrir ses portes à une zone économiquement instable?

En effet, avant d’arriver à leur fin, les négociations sur le TTIP demanderont des concessions importantes de la part des deux parties en termes de régulations applicables à divers secteurs de l’économie. Le TTIP, dans son essence, vise à la mise en place d’un lent processus d’harmonisation des contrôles de qualités et des régulations applicables des deux côtés de l’Atlantique, ainsi qu’à l’abolition des restrictions tarifaires. Si ces dernières sont déjà faibles (de l’ordre de 2% à 5% en moyenne), elles affectent certains secteur de l’économie plus que d’autres, et constituent encore une barrière aux plein développement du commerce transatlantique, en raison des effets d’échelle en jeu. En effet, les PIB agrégés des Etats-Unis et de l’UE représentent presque 50% du PIB mondial. Mais dans la situation présente, les Etats-Unis doivent-ils s’impliquer outre mesure dans l’élaboration d’un accord aux fortes retombées politiques avec une zone économique et monétaire inapte à coordonner les besoins variés de ses différents Etats membres? Si cette question n’est pas débattue à l’échelle nationale, elle est bien présente dans les milieux informés de Washington, où de plus en plus de think tanks se penchent sur les questions posées par l’élaboration du TTIP.

Géopolitique d'un séisme financier:

L’inquiétude aux Etats-Unis concernant les implications géopolitiques d’une potentielle sortie de la Grèce de la zone euro, et à présent, de la restructuration sur le long terme de la dette du pays, de sa stabilité et de sa croissance, sont aussi étroitement liées à la rivalité renouvelée des pouvoirs occidentaux avec la Russie. Les Etats-Unis, bien qu’étant souvent les premiers critiques du soft power européen, en reconnaissent les vertus et se soucient donc de l’image de l’UE. Obama à tout intérêt à vouloir une Europe apte à tenir ses promesses envers ses Etats membres, et ce afin de contrer le pouvoir régional de la Russie dans les pays de l’Est, l’Ukraine en premier plan. L’Eastern Partnership (EaP), depuis 2009, faisait planer une ombre sur la sphère d’influence russe : il est clair que la crise grecque a récemment fait diminuer l’attrait de l’UE pour les pays limitrophes, et a ainsi bénéficié indirectement à la Russie. L’emboîtement de l’EaP et du TTIP pouvait en effet constituer, sur une perspective de 10 à 20 ans, une réelle menace pour les ambitions russes dans la région, un potentiel renforcement du marché européen et transatlantique unifiant les Occidentaux par la voie commerciale plutôt que militaire et présentant une alternative à la provocation frontale qu’aurait constitué l’intégration dans l’OTAN d’un pays comme l’Ukraine.

Les Etats-Unis et l’UE ont désormais écarté la crainte de voir Alexis Tsipras obtenir une aide directe, sous la forme de promesses de financements ou d’investissements, de la part de Vladimir Poutine. La question se posait néanmoins avec une réelle acuité au lendemain du référendum, lorsque le 5 juillet, Tsipras passait son premier coup de téléphone de la journée au Kremlin afin de demander de l’aide à hauteur d’un milliard d’euros au président russe. Cette perspective aurait pu donner un pouvoir de négociation accru et non conventionnel au premier ministre grec face aux créditeurs lors des discussions de la semaine dernière. Mais si la question de savoir si la Grèce est un tonneau des Danaïdes se pose en Allemagne, elle est aussi présente du côté russe, bien que sous une autre forme : Poutine a refusé toute aide au gouvernement Tsipras, ne voyant pas l’intérêt d’investir dans un gouvernement démocratique pouvant tomber à tout instant – et plus particulièrement maintenant qu’un accord a été trouvé. La Russie n’a pas intérêt au Grexit, car elle gagne en tous les cas.

tsipras

Presse et opinion aux US: Réactions mitigées, conclusions convergentes:

Une partie de la presse et de l’opinion américaine a lu dans les récents événements un échec de l’euro dans son ensemble, la BCE étant structurellement incapable de jouer de manière cohérente sur les taux directeurs à l’échelle de l’Union. Il est inlassablement souligné que si l’euro avait pour but d’accélérer la croissance de l’économie européenne ainsi que d’uniformiser le niveau de vie entre les Etats membre détenteurs de la monnaie commune, l’effet inverse a été obtenu. L’euro devait limiter le pouvoir économique de l’Allemagne au sein de l’UE : il est de plus en plus perçu comme étant responsable du déséquilibre économique existant au sein du marché intérieur. En effet, à monnaie unique, les taux d’intérêts à l’emprunt varient néanmoins fortement d’un Etat membre à l’autre, en fonction de la puissance économique de l’Etat en question. En conséquence, le capital ainsi que la main-d’œuvre qualifiée se concentrent progressivement dans les économies à inflation positive, et ce sans que cet effet puisse être atténué par des transferts fiscaux entre les Etats membres.

Il est aussi jugé que l’Allemagne joue un rôle négatif dans le déséquilibre de la zone euro, et ce par sa politique commerciale visant au plein-emploi à l’échelle de l’économie allemande et focalisée sur le dégagement d’un large excédent commercial extrait de partenaires extérieurs à l’UE. Si l’Allemagne cherchait à stimuler la demande intérieure, elle ne forcerait plus les économies européennes moins performantes à des coupes budgétaires visant à rester compétitif. L’Allemagne, outre-Atlantique, est donc aussi critiquée pour sa politique d’exportation jugée égoïste et laissant la responsabilité de l’ajustement par déficit commercial à ses partenaires européens.

D’autre part, il est curieux d’observer que si la question de la légitimité démocratique du récent accord se pose au sein de la presse américaine, elle est très loin de constituer l’un des pans principaux du débat. La question est traitée de manière plus pragmatique, à ce niveau, de l’autre côté de l’Atlantique, et le déficit démocratique n’est analysé que comme une potentielle source supplémentaire d’instabilité dans la prise de décision européenne. Il n’est pas rare de rencontrer l’avis selon lequel les pays de l’UE se sont au bout du compte résolus à dédier plus de moyens au sauvetage de la dette grecque, tout en restant ouverts à de nouvelles négociations dans les mois et les années à venir, et ce dans un réel effort de transparence et de prise de risque commune. La Grèce, sans cette aide de la part de ses créditeurs, se serait retrouvée incapable d’emprunter à l’avenir. La récente colère des économistes allemands contre les publications « paléo-keynésiennes » de Paul Krugman est sans le moindre doute perçue comme partiellement justifiée par une partie non négligeable de l’opinion américaine. Si la zone euro est à réformer, l’opinion prévaut néanmoins selon laquelle la réaffirmation de l’appartenance grecque était la meilleure option à court terme.

Enfin, une seule chose est certaine : les Américains, tout comme les fonctionnaires paniqués de la Commission, s’accordent pour dire que le récent accord, qu’il ait été accepté ou imposé, ne marque en rien la fin des problèmes et des négociations. De manière générale, l’opinion américaine converge lorsqu’il s’agit d’affirmer que les difficultés fondamentales et structurelles sous-jacentes à la crise grecque n’ont encore en rien été traitées par l’UE et ses instances. L’économie grecque a reculé de 25% depuis le début de la crise ; le taux de chômage du pays s’élève lui aussi à 25% de la population active. La dépression de l’économie grecque ne va pas cesser sans qu’une approche différente de la dette ne soit envisagée, celle-ci s’élevant désormais $240 milliards, soit environ 177% du PIB national.

La question de savoir si l’austérité est la solution adéquate au milieu d’une dépression de cette envergure reste pleine et entière. Le déficit démocratique de l’Union, déjà critiqué antérieurement, est désormais perçu comme s’étant aggravé suite à l’accord de la semaine dernière. Cependant, la crédibilité de la zone euro est jusqu’à présent préservée : un Grexit aurait démontré au reste du monde que l’appartenance à la zone euro est réversible, et que la monnaie unique n’est, en somme, qu’un simple mécanisme jouant sur les taux de change.

FMI - Acteur majeur de Washington dans la crise grecque
Email this to someoneTweet about this on TwitterShare on FacebookShare on TumblrShare on LinkedInShare on Google+Pin on Pinterest

Comments are closed.