Dans le récent film The Imitation Game, Benedict Cumberbatch joue le rôle d'un génie mathématicien, Alan Turing, célèbre pour avoir décrypté la machine nazie Enigma et pour avoir posé les bases de l'intelligence artificielle dans un certain nombre d'articles des années 1930. Nous retiendrons de ce film - avec l'exceptionnel jeu d'acteur de M. Cumberbatch - toute l'importance de l'information dans la guerre. Aussi apparaît-il qu'une guerre quelle qu'elle soit, se gagne à l'aide de trois éléments: des hommes, une technologie de pointe et un avantage comparatif concernant l'information

Benedict Cumberbatch interpretant Alan Turing, The Imitation Game

Bien des batailles de l'Histoire peuvent être analysées par le prisme de cette analyse tripartite. Cependant, il est une forme de guerre qui est également soumise à ces éléments: la guerre économique. Mais peut-on tout d'abord parler de "guerre" pour l'économie ? A vrai dire, la définition la plus répandue de la guerre est celle que nous donne Carl von Clausewitz dans De la Guerre (1832): "La guerre est un acte de violence dont l'objectif est de contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté". Nous retrouvons ici deux éléments majeurs, sujets à débat. La violence tout d'abord, que l'on ne doit pas restreindre à une querelle nécessairement armée[1]. Il semblerait que les politiques de dévaluation monétaire ou encore l'imposition de l'extra-territorialité du droit américain forment deux premiers exemples simples, mais probants. Quant à la volonté de contraindre, il n'est guère difficile de s'imaginer la volonté de domination économique qui se cache dans les propos tenus dernièrement par M. Obama en faveur de l'implantation de Google et Facebook dans l'Union Européenne. Il parait donc légitime de parler d'une forme de guerre économique.

Si la définition tient, il convient toutefois d'apporter quelques précisions. "Gagner" la guerre économique ne signifie pas anéantir ses concurrents, mais plus exactement dans le domaine économique et pour un Etat (ou une communauté d'Etats dans le cas européen) de connaître une croissance de son Produit Intérieur Brut (PIB) et du niveau de vie de ses citoyens supérieure à celle de ses concurrents. En effet, comme le démontrait David Ricardo en 1817, en dépit de toutes ses hypothèses critiquables: l'économie n'est pas exactement un jeu à somme nulle.

Pour réussir cette guerre, l'Europe a donc besoin de trois éléments principaux: un capital humain doué de compétences techniques élevées et d'une grande mobilité, une technologie innovante favorisée par des pôles de compétitivité et des investissements en recherche-développement (R&D) et enfin un avantage en termes d'accès à l'information.

 

Le capital humain: entre mobilité et excellence

Le capital humain a connu un rôle croissant dans la théorie économique depuis maintenant plus d'une trentaine d'années. Les travaux des partisans de la croissance endogène ou du courant de la "Nouvelle économie classique"[2] ont mis en lumière toute l'importance de ce facteur dans la production. Quelles améliorations sont alors envisageables au niveau européen ?

Concernant la mobilité, un récent rapport (Février 2015) de la DGTPE propose deux mesures permettant d'améliorer cette dernière à l'échelle européenne, en plus des dernières mesures prises notamment par la Commission:

  • Réduction des barrières réglementaires, linguistiques et culturelles: par exemple harmonisation des droits de pension et des droits professionnels ainsi qu'une harmonisation des droits du chômage (proposition: 6 mois); les enquêtes révélant que la principale barrière restant celle de la langue, une augmentation des fonds alloués aux programmes Erasmus et Leonardo semble être également nécessaire;
  • Mise en place d'un mécanisme budgétaire de compensation: suite à la crise, on peut observer un effet d'agglomération[3] qui entraîne nécessairement des flux migratoires massifs. La mise en place de programmes structurels d'investissement dans la formation pour les zones touchées en cas de choc asymétrique est une piste sérieuse de réforme à mettre en place.

La formation est l'autre partie à ne pas négliger sur ce plan. L'Europe a besoin d'une main d'œuvre qualifiée et polyvalente. Il s'agit pour cela d'avoir des universités ou grandes écoles ayant les moyens de leurs ambitions et comprenant en leur sein des professeurs d'excellence - capables de mener des recherches de pointe avec des budgets, là encore conséquents - et des étudiants méritants et sélectionnés sur un concours discriminant. Mais il s'agit également d'avoir un système fédéral unifié, laissant la possibilité à chacun de se tromper et de changer de voie, où l'échec ne serait pas une option. Des formations professionnelles doivent être créées et reconnues par le monde de l'entreprise.

 

Favoriser l'essor des technologies

Beaucoup d'économistes pensent aujourd'hui que la croissance passe avant tout par une économie compétitive. Et qui dit compétitivité, dit un euro faible. C'est un esprit de pirate, purement mercantiliste, qui consiste à souhaiter capter les parts de marché de ses concurrents. Il ne s'agit pas d'être farouchement opposé à la baisse de l'euro, qui, visiblement, aurait un impact positif sur les finances européennes. Mais il s'agit de soutenir un modèle de long terme, fondé sur l'innovation. Etre porteur de croissance en créant des débouchés, c'est cela que doit proposer dès à présent l'Union Européenne.

Favoriser l'innovation passera par deux grands moyens: un allègement fiscal et juridique de l'innovation (faciliter la création d'entreprises, harmonisation de la taxation des bénéfices) et une mise en concurrence des différentes entreprises afin d'éliminer les rentes non justifiées, dont profitent aujourd'hui de nombreux grands groupes industriels. Il ne s'agit pas de laisser tomber l'industrie. En effet, près de 80% de la R&D nationale d'un pays est portée par le secteur industriel. Il s'agit plutôt d'instaurer un cadre concurrentiel équitable au niveau européen pour favoriser l'émergence d'innovations porteuses de croissance.

Standardiser et sécuriser l'accès à l'information

A l'ère de la finance informatisée et des traders robotisés, la nanoseconde d'avance peut générer des milliers d'euros. La question qui se pose est donc celle de l'accès à l'information pour le consommateur et pour l'entreprise, et de comment constituer un "avantage comparatif" dans le domaine de l'information.

Un principe majeur énoncé par F. Knight concernant la concurrence pure et parfaite est celui de la transparence. Contrairement aux idées reçues, le droit n'appréhende que très mal cette notion "d'information" et de connaissances dans un monde pourtant porté par les nouvelles technologies. En fait, la difficile adaptation de la législation est même la cause d'un léger retard pour certaines économies.

Pour l'entreprise, le problème majeur est celui de la sécurité de ses systèmes. L'avancée du cadre juridique, la protection des données et des brevets constitue un angle sérieux d'approche. Il convient donc de définir des règles (internationales) à respecter à l'heure d'internet et des nouvelles technologies pour qu'un environnement équitable soit mis en place.

Pour le consommateur, il s'agit de pouvoir maximiser son utilité en pouvant comparer les différentes offres. Il s'agit donc, autrement dit, de réduire les situations d'asymétries d'information. Pour ce faire, la Commission européenne met déjà en place tout un arsenal de normes, qu'il s'agit d'approfondir, notamment vis-à-vis des normes environnementales.

Enfin pour l'innovation et la recherche, il s'agit de rassembler géographiquement les recherches scientifiques pour que l'émulation joue son rôle à plein régime. D'ailleurs, ces grappes d'innovation peuvent également survenir dans d'autres domaines que celui de la science. Instaurer un pôle de compétitivité européen idéalement situé est la prochaine étape d'un fédéralisme accru. A quand la Silicon Valley européenne ?

 

[1] Bien que le XIXe siècle foisonne de conflits armés pour des raisons économiques, telle la guerre de l'Opium.

[2] Principalement Paul Romer, Robert E. Lucas, et Robert Barro

[3] déjà analysé par A. Marshall dans Principes d'économie politique (1890), celui-ci correspond à la possibilité de réaliser des gains de productivité grâce au resserrement géographique des entreprises les unes avec les autres.

 

 

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