« A tous les chômeurs, qui méritent mieux ». Paul Krugman, Sortez-nous de cette crise, maintenant ! (2012)

En raison de la récession de 2007, des chocs macroéconomiques et de la crise des dettes souveraines, la zone euro fait face à une atonie de la croissance et à un chômage de masse, notamment dans le sud de l’Europe : Italie, Espagne, Grèce. Le chômage est particulièrement préoccupant chez les 15-24 ans. Néanmoins, de récents chiffres indiquent une légère amélioration en matière d’emploi dans la zone euro. Peut-on y voir là les prémices d’une reprise durable pour la zone euro ?

Rappelons tout d’abord ce qu’est le chômage, cette thématique économique dont on entend si souvent parler mais qui semble à tort être parfois plus un évènement médiatique qu’une réalité sociale. N'oublions pas en effet pas que derrière ce phénomène macroéconomique se trouvent des personnes dont la vie a basculé, faisant face à des difficultés financières au jour le jour, et dont le manque de travail en altère le bien-être global puisque l’emploi constitue une partie de la réalisation et de l’accomplissement de soi-même et est un facteur de socialisation comme le rappelle Paul Krugman dans l’ouvrage cité précédemment.

Le chômage a toujours existé et ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’on se penche sur la question en France lorsque la figure du prolétaire vivant dans un foyer urbain ne disposait plus des ressources nécessaires pour vivre. Depuis, la définition du chômage et ses explications ont évolué avec la pensée économique.

Prosaïquement, l’INSEE en donne la définition suivante : « Le chômage représente l'ensemble des personnes de 15 ans et plus, privées d'emploi et en recherchant un. Sa mesure est complexe. Les frontières entre emploi, chômage et inactivité ne sont pas toujours faciles à établir, ce qui amène souvent à parler d'un « halo » autour du chômage». Pour mieux cerner les différents types de demandeurs d’emploi, l’INSEE les a regroupés en cinq catégories :

  • Catégorie A : Sans emploi en recherche d’emploi ;
  • Catégorie B : Demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite courte (i.e. de 78 heures ou moins au cours du mois) ;
  • Catégorie C : Demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite longue (i.e. plus de 78 heures au cours du mois).

Les catégories D et E regroupent des demandeurs d’emploi non tenus de rechercher activement un emploi soit en raison d’un stage, d’une formation ou d’une maladie, soit parce qu’ils sont en emploi en bénéficiant de contrats aidés.

Edmond Malinvaud - économiste français de renommée mondiale décédé il y a peu - admet dans Réexamen sur la théorie du chômage (1977) l’existence de plusieurs types de chômage dans sa théorie du déséquilibre. D’une part, le chômage classique provient des rigidités à court terme présentes sur le marché du travail (Salaire minimum, coût du travail trop élevé) ce qui restreint l’offre et la demande de travail. D’autre part, le chômage keynésien qui puise sa source dans un manque de débouché dû à une demande globale de biens et services trop faible. A l’heure actuelle, les sociétés occidentales qui sont les nôtres admettent ces deux types de chômage.

Le cœur du sujet clairement défini, on se demande donc naturellement : quelle situation en Europe ? Le chômage y a atteint des sommets ces dernières années, mais l’actualité récente fait écho d’une légère amélioration. Malgré une croissance toujours aussi atone dans la zone euro (0,4% et 0,3% respectivement au premier et second semestre 2015), le chômage y a atteint de manière inattendue son plus bas niveau depuis plus de trois ans, passant de 11,1% en juin à 10,9% en juillet 2015 selon l’Eurostat. Il faut remonter à février 2012 pour voir ce taux en dessous de la barre des 11% !

chomage

Pourtant, les experts estimaient que le chômage resterait stable à 11,1%. Dans l’ensemble en juillet 2015, 17,53 millions de personnes se trouvaient au chômage dans la zone euro, soit 213.000 de moins qu'en juin et même 1,116 million de moins qu’en juillet 2014. Une amélioration inattendue, surprenante … et pleine d’espoir.

En Italie, le taux de chômage a perdu un demi-point de pourcentage pour atteindre 12%, son niveau le plus bas depuis juillet 2013 selon l’Istat. 44 000 emplois furent créés, et autre point positif, le chômage des 15-24 ans est passé de 43,1% à 40,5%. Ces chiffres font office de victoire pour le président du Conseil, Matteo Renzi, qui souhaite donner un nouvel élan à l’économie italienne en adoptant de nouvelles réformes du marché du travail.

L’Espagne, quant à elle, a su créer plus de 600 000 emplois comme l’a rappelé le ministre de l’Economie Luis de Guindos lors d’une rencontre avec le ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble. Ce dernier espère que l’Espagne continuera sur le chemin des réformes, et ce même après les élections générales en décembre 2015. Le pays semble être la preuve même qu’il existe une méthode dans la zone euro pour lutter contre la crise. « Nous avons fait beaucoup de choses plutôt bonnes en Europe et l'Espagne en est le meilleur exemple » martèle-t-il. A l’heure actuelle, l’Espagne fait partie des moteurs de la croissance européenne, le gouvernement de M. Rajoy prévoit un taux de croissance de 3,3% pour l’année 2015.

Néanmoins, malgré ces chiffres suscitant l’espoir, il est difficile d’affirmer que la reprise est au coin de la rue. En dépit de ses progrès économiques évoqués précédemment, l’Espagne fait face à un chômage de masse : ce taux est passé de 24,3% en juillet 2014 à 22,2% en juillet 2015. Une tendance à la baisse se fait sentir, mais celle-ci est bien trop timide pour évoquer une sortie de crise. Sans oublier la Grèce, lanterne rouge de la zone euro, qui affiche un outrancier taux de chômage de 25% en mai 2015 selon les statistiques les plus récentes.

Pourquoi une sortie groupée de la crise et du chômage est-elle si compliquée dans la zone euro ? Là où les pays du Sud échouent, l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas ont des taux de chômage relativement faibles.
La difficulté tient au fait que nous avons une monnaie commune réactualisant de facto la théorie de Robert Mundell. L’Europe est-elle une Zone Monétaire Optimale ? Selon ses critères présentées dans « A theory of optimum currency areas » (1961) dans l’American Economic Review, la zone euro n’est pas une ZMO. En effet pour faire face aux chocs asymétriques, le facteur travail doit être mobile, ce qui n’est pas le cas pour la zone euro (Barrières culturelles et linguistiques), la déflation est une politique impossible à mener et socialement désastreuse dont la Grande-Bretagne en a fait les frais dans les années 1920, et il n’existe au sein de la zone euro aucun mécanisme budgétaire de sauvetage. Le semi-échec de l’introduction des « Eurobonds » en 2012 en reste le plus clair exemple . Par conséquent, à défaut d’avoir des mécanismes permettant une sortie groupée de la crise, chaque pays de la zone euro doit réformer tant bien que mal son marché du travail, à l’image de l’Italie ou des réformes prises en Espagne.

L’Allemagne, dont le taux de chômage s’élève aujourd’hui à 6,4%, tire aujourd’hui bénéfice des réformes Hartz introduites entre 2003 et 2005 par le gouvernement Schröder. Ces mesures consistaient à lutter contre le chômage volontaire et à améliorer le retour en activité des bénéficiaires d'allocations. Il s’agissait de limiter la durée d'indemnisation et d’obliger les demandeurs d'emploi d'accepter les offres qui leur sont soumises pour que l’Allemagne sorte plus rapidement des problèmes de chômage que ses voisins européens. Doit-on introduire des mesures similaires dans toute la zone euro pour lutter contre le chômage classique ? Pas nécessairement, mais il pourrait s’agir là d’une bonne base commune.

Hartzreformen: des réformes controversées mais qui ont porté leurs fruits

La France est actuellement sur le chemin des réformes et va s’aligner sur l’Allemagne. Depuis 2014, le coût du travail français est passé sous le coût du travail allemand. Après le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) qui prévoit un allégement des charges sociales des entreprises ayant des salariés sur l’impôt sur le revenu ou les sociétés, la loi Macron vise aujourd’hui à donner plus de flexibilité au marché du travail et à déverrouiller des secteurs entiers de l’économie (transport, énergie, professions juridiques, etc.). Le ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique semble vouloir sortir la France de ses blocages et de son enfermement statutaire pour redonner à travers des mesures libérales un nouvel élan à l’économie française, les règles juridiques encadrant l’économie apparaissant comme des contraintes pour les offres d’emploi et expliquant une partie du chômage. Les français réhabilitent donc une certaine conception de l’Etat minimal : « Moins d’Etat, mieux d’Etat ».

En attendant les prochaines réformes italiennes, l’Espagne a réussi à renouer avec la croissance notamment par la restructuration du marché de l’emploi ce qui a eu pour conséquence la diminution du coût du salaire pour les entreprises, ainsi que par la réorganisation salvatrice du secteur bancaire et la mise en œuvre de réformes fiscales (baisse de l’impôt sur les sociétés) pour stimuler l’activité. Les résultats sont là. La croissance repart, le chômage diminue.

En bref, des réformes libérales pour dynamiser l’activité et lutter contre le chômage. Mais est-ce suffisant compte tenu de la spécificité européenne ?
Jean-Paul Fitoussi expliquait déjà dans Le Débat interdit. Monnaie, Europe, pauvreté (1995) que le chômage élevé en Europe trouvait ses raisons dans les politiques de lutte contre l’inflation menées depuis les années 1980. Aujourd’hui, il y a un retour en force de l’idée selon laquelle la BCE devrait laisser filer l’inflation de quelques points pour laisser l’économie respirer. En effet, alors que Samuelson et Solow déduisaient des travaux de Phillips une relation statistique continue décroissante entre le chômage et l’inflation, Milton Friedman réinterprétait cette courbe en expliquant qu’à long terme, le chômage coexistait fondamentalement avec l’inflation ce qui justifia les politiques de lutte contre l’inflation depuis les années 1980. Or, aujourd’hui, le chômage atteint des sommets, et l’inflation est structurellement quasi-nulle (+0,2% de juin à juillet 2015) ! Ne peut-on pas y voir ici une réhabilitation empirique de la courbe de Phillips, auquel cas un peu plus d’inflation permettrait une détente des taux de chômage ? Prêts LTRO, opérations monétaires sur titre, taux d’intérêt quasi-nuls, autant de mesures qui montrent que l’inflexion prise par la BCE n’est que trop timide et n’a pas les effets attendus. Il s’agirait alors pour la BCE de sortir de son enfermement monétariste et de mettre en place un véritable plan d’action pour atteindre les +2% d’inflation environ.

Non, la reprise n’est ni pour demain, ni au coin de la rue et ne se fera pas sans anicroche. En revanche, cette accalmie est porteuse d’espoir et montre qu’il est possible d’agir. Fini l’attentisme des gouvernements qui ne font qu’annoncer sans prendre de décisions, ils se font aujourd’hui tous volontaires pour réformer leur marché du travail. A l’image de la France, où les mesures sont loin de faire l’unanimité. Les gouvernements doivent prendre des mesures impopulaires pour sortir des blocages et des conservatismes. Il nous semble que c’est par là que la sortie de crise passera. A condition bien évidemment que la BCE travaille main dans la main avec chacun de ses Etats en fonction de leurs spécificités nationales. Une longue route pour les différents chefs d’Etat et Mario Draghi …

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