WASHINGTON, D.C. Carnegie Center - Alors que le Sénat américain s’apprête à être briefé dans l’après-midi sur la question de l’accord récemment passé sur le programme nucléaire iranien, en préparation de l’approbation - ou non - du résultat des négociations par le Congrès, le Sénateur démocrate Chris Murphy s’est adressé ce matin aux représentants politiques rassemblés au Carnegie Center en vue d’éclaircir leur perspective à partir du point de vue d’un insider. La position du Congrès sera connue vendredi.

The Iran Deal: Point de vue historique sur un accord controversé:

En plein coeur de Washington, Chris Murphy n’hésite pas à commencer son temps de parole par de vives critiques du mode de fonctionnement de la capitale des Etats-Unis. « La ville de Washington ne tourne et ne fonctionne que grâce à la guerre. » Le Sénateur rappelle quelques faits d’histoire, afin de démontrer son affirmation. Il était dit de Reagan, lors de ses procédures de rapprochement avec l’URSS de Gorbachev, qu’il s’était empêtré dans un « pacte suicidaire ». Telle était d’emblée, à cette époque, la position adoptée par une vaste tranche de l’opinion publique, par esprit de contradiction. Alors que Nixon entamait un rapprochement avec la Chine, la presse et le Congrès se mirent à parler d’un président « ayant abandonné tout principe moral ». Les présidents ayant déployé l’approche diplomatique plutôt que militaire sur la scène internationale ont toujours été vivement critiqués dans ces démarches mêmes. Mais la diplomatie, rappelle Chris Murphy, n’est pas un aveu de faiblesse quand elle provient de la première puissance militaire mondiale: « History tells us that diplomacy is not weakness. »

A l’approche des présidentielles aux Etats-Unis, les Républicains se précipitent sur la proie supposée facile qu’est l’accord iranien avec le même type d’arguments moralisateurs que ceux avancés contre Reagan et Nixon en leur temps. L’ « Axe du Mal » se réveille soudain une nouvelle fois - s’il s’est jamais endormi. Les hardliners du Congrès s’exclament que Chamberlain avait obtenu un meilleur accord avec Hitler à la veille de la Deuxième Guerre mondiale que ce qu’Obama a actuellement décroché auprès des leaders iraniens. Pourquoi ce soudain scandale au Congrès majoritairement républicain? Chris Murphy avance cette hypothèse simple: « Defending the military approach in D.C. will always make you roll up the Hill… » Il y a un intérêt économique évident ici, qui selon Murphy explique le grand silence du camp républicain alors que les premiers US marines étaient envoyés en Afghanistan et en Iraq. 

Senator Chris Murphy of Connecticut
Senator Chris Murphy of Connecticut

En effet, la majorité républicaine du Congrès refuse d’envisager une approche de la situation iranienne par le soft power. Collaborer militairement avec l’Iran afin de contrer l’avancée sunnite extrémiste de l’Etat Islamique est considérée comme folle, l’Iran étant soupçonné de financer le groupe en douce. Mais de ce point de vue, qu’en est-il des alliés sunnites du Golfe, ayant aussi des intérêts - religieux et géopolitiques - dans le financement de groupes considérés comme terroristes au Moyen-Orient? Et ce tandis qu’il est à rappeler que l’Iran est un pays à majorité chiite.

La critique républicaine se matérialise donc, entre autres, sous la forme de la critique suivante: comment contrôler la totalité du territoire iranien à la recherche d’installations nucléaires à caractère militaire? Le camp républicain avance en effet cette théorie d’un nécessaire « anytime,  anywhere » pour les contrôles. Mais cet abandon de sa souveraineté territoriale par l’Iran est, selon Chris Murphy, un délire d’enfant, qui consiste à saboter l’accord en avançant de nouvelles conditions impossibles à obtenir.

Perspective économique: Un accord international en défaveur du secteur privé américain:

À l’échelle internationale, il est à noter que l’accord trouvé avec l’Iran jouera en défaveur des entreprises américaines sur une période qui s’étalera sur six mois au moins, mais pourrait durer bien plus longtemps - jusqu’à plusieurs années sans doute. En effet, si l’UE va quant à elle faire tomber les sanctions rapidement et permettre à ses entreprises d’aller se développer directement sur le territoire iranien et en partenariat avec le pays, la situation est différente aux Etats-Unis. Les sanctions à l’encontre de l’Iran mises en place par les Américains sont en grande partie indépendantes du programme nucléaire iranien, contrairement aux sanctions européennes, et concernent les financement d’organisations terroristes au Moyen-Orient. Une période de transition va donc être traversée au cours de laquelle, et ce bien que l’ONU ait approuvé l’accord, les Etats-Unis vont maintenir un frein au resserrement des relations économiques et commerciales avec l’Iran avant de suivre le processus entamé par l’ONU. Le relâchement des sanctions, en terme d’agenda, ne sera que très difficilement coordonné au niveau international.

À terme, cependant, les compagnies américaines seront autorisées à lancer leur activité en Iran. « No nations both having McDonald’s on their territory have ever been at war with each other », dit en plaisantant - à peine - Chris Murphy. Il est à espérer que le business sera la nouvelle arme diplomatique des Etats-Unis pour resserrer ses liens avec l’Iran au cours des années à venir.  C’est en gardant cet objectif en tête que vont travailler les démocrates au cours des mois à venir, s’ils font leur les récents propos d’Hilary Clinton allant dans ce sens, ainsi qu’en fonction des  événements à venir. 

Business Diplomacy: Renforcer la société civile iranienne?

Qui seront les partenaires commerciaux et financiers  des Etats-Unis et de l’UE une fois que l’Iran aura été véritablement réintégré au marché international? Il est à noter que 50% de l’économie iranienne est possédée par le gouvernement lui-même - un ‘secteur privé’ à dominante publique. La question de savoir si, dans les années à venir, les intérêts économiques pouvant être trouvés dans un partenariat commercial avec l’Iran vont s’aligner avec l’intérêt politique sous-jacent reste donc pleine et entière. Tout dépendra sans doute des décisions régionales qui seront prises par le gouvernement iranien une fois les capitaux relâchés par les pays contribuant aux sanctions. Les récents événements et propos du côté iranien n’invitent pas à l’optimisme.

De plus, 30% de l’économie iranienne sont contrôlés par des élites restreintes proches du gouvernement. 80% de l’économie iranienne est donc, directement ou indirectement, politisée. Les Gardiens de la Révolution étaient, il y a peu, les plus fervents à s’opposer à l’obtention d’un accord avec les Occidentaux, conscients que l’ouverture de l’Iran pourrait jouer en leur défaveur avec l’entrée de nouveaux acteurs forts sur le marché national. En effet, il est de plus à considérer que les 10 à 20% du secteur privé iranien pouvant être considérés comme véritablement indépendants du politique pourraient bénéficier d’une attention particulière des partenaires commerciaux extérieurs au cours des années à venir… L’UE et les Etats-Unis pourraient en effet adopter un biais visant à renforcer le pouvoir de la société civile et de cette tranche minoritaire du secteur privé iranien.

Rien n’est donc encore écrit, et il est difficile d’évaluer le véritable impact économique et social qu’aura cet accord avec l’Iran. L’incertitude persiste à de nombreux niveaux. Attendons vendredi avant d’en dire plus.

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