Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, Friedrich Nietzsche

L’émergence du bitcoin et sa médiatisation a révélé que la monnaie, certes un bien public en ce qu’elle génère du lien social entre ses utilisateurs, n’a pas nécessairement besoin d’être émise par un acteur public détenant le monopole d’émission. La crise de 2007 a montré les limites du système monétaire classique dans lequel la banque centrale soutient artificiellement les économies. Alors qu’une personne sur deux dans le monde ne dispose pas d’un compte bancaire[1], le bitcoin pourrait représenter une alternative sérieuse au système monétaire actuel construit autour de la banque centrale. Rappelons au passage qu’un système où une banque aurait le monopole d’émission n’est que le fruit d’un processus vieux de seulement un siècle et demi.

A l’instar du système de Law mise en place au XVIIIème siècle qui consista à détacher la monnaie de toute référence à l’or ou à l’argent[2], le bitcoin représente une innovation à la fois majeure et audacieuse en ce qu’elle se dégage de tout contrôle centralisé. Là où le système de Law permit de remettre en question un système monétaire se fondant sur un étalon, le bitcoin, en tant que monnaie privée, remet en cause l’hégémonie des banques commerciales soutenues par les banques centrales, seul émetteur de monnaie. Toutefois, si John Law fut un visionnaire en décidant de se débarrasser de tout étalon, il ne put éviter l’effondrement rapide du système. Aussi s’agit-il de ne pas reproduire les mêmes erreurs avec le bitcoin : l’effondrement de la compagnie du Mississippi - du fait de la transformation de ce système monétaire inédit en appareil spéculatif - ainsi que la perte de confiance qui en résulta se traduisirent par une profonde hostilité envers les banques et l’utilisation du papier-monnaie. Cet évènement figea la France dans un immobilisme économique jusqu’à la Révolution française. De même, l’échec du bitcoin conduirait à une défiance profonde et durable dans les monnaies privées et les systèmes monétaires alternatifs.

Comment fonctionne le bitcoin ?

Le bitcoin désigne à la fois une unité de compte et le réseau gérant cette monnaie virtuelle. Il fut créé en 2009 par un informaticien ayant pour pseudonyme Satoshi Nakamoto. Pour pouvoir utiliser des bitcoins, il faut commencer par installer un portefeuille sur un ordinateur ou un téléphone portable via des sites spécialisés. Il s’agit ensuite d’obtenir des bitcoins. Certains sites, en installant ledit portefeuille, offrent des bitcoins. Un autre moyen est le suivant: une fois l’application installée, il suffit de demander à des connaissances ou à des courtiers d’envoyer des bitcoins.

La création de bitcoins, elle, emprunte à l’extraction minière – d’or notamment qui fut, jusqu’en 1976 et les accords de la Jamaïque, l’étalon des systèmes monétaires – son fonctionnement[3]. Pour pouvoir créer de nouveaux bitcoins, il faut installer un logiciel de « minage » sur son ordinateur – une partie de la puissance de calcul de l’ordinateur est utilisée pour sécuriser davantage le système –, puis s’inscrire à une coopérative de mineurs. Ce dernier point est d'ailleurs devenu une nécessité : s’il fut, au début, facile de trouver de nouveaux « gisements » de bitcoins, l’offre tend mécaniquement à se restreindre. En effet, la création de bitcoins repose sur des calculs mathématiques de plus en plus complexes. Pour expliquer le fonctionnement de l’offre de bitcoins, donc, illustrons le avec la découverte d’or en Californie au XIXème siècle. La découverte d’or attira de plus en plus de mineurs, tous avides de profit. Peu à peu des coopératives de mineurs furent créées afin de rationaliser l’activité et ce d’autant plus que la source d’or se tarissait naturellement de sorte qu’il était de plus en plus difficile et coûteux d’en trouver. L’émission de bitcoin suit la même logique : s’il fut dans un premier temps aisé de créer de nouveaux bitcoins, les calculs mathématiques nécessaires pour confirmer les transactions et garantir la sécurité du système, et permettant la création de nouvelles unités, sont devenus de plus en plus complexes. De plus, du fait de l’entrée de nouveaux mineurs attirés par le profit, la rentabilité de cette activité a fortement diminué de sorte qu’il n’est désormais plus rentable de travailler seul – les coûts de prospections étant supérieurs aux gains éventuels.

Le portefeuille permet de créer des adresses grâce auxquels l’utilisateur pourra recevoir des paiements en bitcoin ; pour envoyer des bitcoins, il suffit de connaître l’adresse Bitcoin du destinataire. Le système est protégé par un mot de passe et un cryptage des données. Si l’utilisateur perd cette adresse, il perd également les bitcoins associés. Le bitcoin constitue donc un moyen de paiement de gré à gré. Toutes les transactions sont comptabilisées au sein d’un registre public.

Bien que qualifiée de monnaie, le bitcoin n’a cependant pas toutes les qualités fonctionnelles d’une monnaie classique : si le bitcoin constitue une unité de compte, un instrument de paiement, voire une réserve de valeur (certes bien plus risquée qu’une monnaie classique), il ne possède cependant pas un pouvoir libératoire légal. Parce que tous les acteurs économiques ne reconnaissent pas le bitcoin en tant que monnaie, il n’est pas possible d’avoir recours à celui-ci partout comme moyen de paiement. Pour mieux apprécier le bitcoin, donnons tout d’abord une définition de la monnaie.

 

Les définitions de la monnaie

De manière classique, la monnaie est définie selon ses trois fonctions ; d’une part, la monnaie est un équivalent général des échanges – la monnaie est une unité de compte qui sert à évaluer le prix général des biens et service, le prix relatif étant calculé à partir de l’utilité marginale des consommateurs et des coûts de production. D’autre part, la monnaie est un moyen de paiement dans les échanges marchands. Enfin la monnaie constitue une réserve de valeur – dans la mesure où la monnaie peut être conservée, elle permet de réaliser des décalages temporels entre sa détention et sa dépense. Mais surtout, un bien, pour être considéré comme monnaie, doit disposer du pouvoir libératoire évoqué ci-dessus, i.e. il doit être accepté par tous comme moyen de paiement spontanément.

Cependant, cette définition ne donne pas un seuil d’acceptabilité suffisant, pour reprendre l’expression de Carl Menger, pour que les agents économiques décident de l’utiliser spontanément pour réaliser leurs projets économiques. Elle a tout d’abord des caractéristiques techniques : la monnaie doit être divisible, facilement transportable et à faible coût de stockage. Plus encore, il faut une confiance réciproque et durable en la monnaie, laquelle repose sur deux critères. Parce que l’écart entre le prix de vente et le prix d’achat de la monnaie est infinitésimale, voire nul, la monnaie a la valeur la plus stable parmi tous les biens et services, cela lui donnant un avantage incomparable pour servir d’intermédiaire dans les échanges. De plus, si chaque acteur économique a la certitude que tous les autres individus partagent cette croyance en une négociabilité supérieure de la monnaie, tous l’accepterons en tant que telle et ces conventions renforceront la monnaie, ce qui conduira à son acceptation et son institutionnalisation.

A l’origine de la monnaie, il y a donc de la confiance et des interactions. Facilitant les échanges entre les différents acteurs économiques, la monnaie favorise dès lors la création d’un lien social entre ceux qui l’utilisent. Par la suite, l’émission de monnaie a été monopolisée par l’Etat au XIXème siècle, associant les billets de banques, à l’origine simple certificat de dépôt, à un référent supra individuel. D'où la présence de Dieu sur les billets américains avec le fameux « in God we trust » !

 

L’histoire du système reposant sur la banque centrale

L’émission monétaire a donc été monopolisée par l’Etat, lui permettant ainsi d’asseoir sa suprématie sur un territoire donné. Cela débuta avec le monopole d’émission des pièces ; qu’il étendit par la suite à toute forme de monnaies fiduciaires, en octroyant à une seule banque le monopole d’émission. Apparue au moment de la Révolution industrielle, l’instauration du monopole d’émission s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, avec l’unification des marchés, l’élargissement des échanges créa un besoin de billets qui devaient être reconnus à une plus grande échelle (nationale, voire internationale). D’autre part, l’Etat a vu dans la multiplication des billets une concurrence directe à son droit de battre monnaie. Aussi donna-t-il le pouvoir d’émission à une Banque centrale, sans pour autant lui donner les moyens de réguler le système monétaire. Devant la répétition des crises cycliques - au-delà de son rôle de chambre de compensation et d’incarnation de la confiance en la monnaie en validant ou non les décisions des banques - l’Etat décida finalement d’accorder le rôle de prêteur en dernier ressort à cette banque[4] , créant alors un aléa moral. Or, cette « nécessité » d’un prêteur en dernier ressort n’est que la conséquence de l’adoption d’un système monétaire où l’offre de monnaie est inélastique à la demande. Dans une économie aussi cyclique que celle de l’Angleterre du XVIIIème ou XIXème, du fait du poids toujours relativement important de l’agriculture, l’incapacité des banques à fournir les liquidités demandées déboucha inéluctablement sur de graves crises de liquidité et de confiance, des clients vis-à-vis des banques mais aussi au niveau intra-bancaire. Plutôt que de remettre en cause ce monopole d'émission, l'Etat décida de lui octroyer le rôle de prêteur en dernier ressort, qui, depuis, n'a jamais été remis en cause[5].

Cependant, un système dans lequel une institution garantit le sauvetage des établissements en difficulté et où le fonctionnement du marché conduit à l’émergence de groupe ayant atteint une taille systémique ne peut déboucher que sur une incitation à prendre des risques, lesquels peuvent conduire à des crises profondes.

Nous pouvons en outre considérer que la réforme des systèmes bancaires menée à partir des années 1970 ne fut qu’une demie-réforme : s’il fallût redonner de la liberté aux banques, il aurait également été nécessaire de les responsabiliser davantage, i.e. supprimer le rôle de prêteur en dernier ressort des banques centrales ce qui aurait limité les prises de risque. De plus, pour les banques ou institutions financière atteignait une taille systémique, le devoir du régulateur aurait été de démanteler ladite institution conformément au modèle de concurrence. Cette pensée s’appuie sur les concepts de l’école autrichienne et peut être résumé ainsi :

L’Etat devrait se limiter à établir des règles adaptées aux conditions générales, aux situations-types et garantir à l’individu la liberté d’action dans toutes les circonstances spécifiques, car seul l’individu peut connaître parfaitement ces circonstances particulières et régler sa conduite en conséquence,

- Friedrich Hayek, la Route de la Servitude

Ainsi, la politique monétaire devient injustifiée, inefficace, voire dangereuse, sur le long terme. Injustifiée parce que les agents économiques fondent leurs anticipations sur les prises de décision des autorités monétaires. Inefficace parce que, contrairement à la théorie, l’instauration d’un régime de change flottant dans un contexte d’ouverture des économies s’est traduite par une soumission des politiques monétaires au change et non par une indépendance retrouvée. Dangereuse enfin parce qu’elle ne correspond pas aux attentes des agents économiques.

 

Pourquoi le bitcoin ?

Ainsi, le développement de monnaies privées – en plus du bitcoin – traduit une tendance de fond : la volonté de développer des monnaies en dehors du système légal mais qui posséderaient les mêmes qualités, sans pour autant attirer l’attention des pouvoirs publics. Cependant, d’autres causes peuvent expliquer cet engouement pour le bitcoin, au premier rang desquelles le blanchiment d’argent et la spéculation.

Commençons par le blanchiment d’argent. Les autorités monétaires des différents pays mettent souvent en avant le manque de transparence du bitcoin, c'est-à-dire la possibilité d’accéder aux informations relatives à leurs utilisateurs. En effet, si le Bitcoin, le réseau dans son ensemble, répertorie toutes les transactions réalisées en bitcoin, il ne permet de savoir que difficilement l’identité de ses utilisateurs. Aussi ces monnaies s’avèrent-elles détournées de leur fonction d’origine, celle de développer un système en dehors de la monnaie centralisée, et utilisées par des organisations criminelles pour vendre des biens et services interdits par la loi[6] ou encore blanchir leur argent. En effet, le bitcoin permet de couvrir les trois phases classiques du blanchiment d’argent – placement, empilage et intégration. Une personne pourrait ainsi convertir ses fonds illégaux en bitcoins, les accumuler et réaliser des transactions dans des activités économiques légales. Toute la difficulté pour les pays d’intervenir procède du caractère transnational de cette monnaie et de l’absence d’un système centralisé sur lequel agir.

La spéculation maintenant. La spéculation est avant tout la conséquence des faiblesses majeures du bitcoin, au point de devenir une des raisons justifiant son utilisation. Ces faiblesses reposent principalement sur l’inélasticité de l’offre à la demande, l’absence d’étalon, et le manque d’information facilitant les arbitrages. La valeur du bitcoin par rapport aux autres monnaies est ainsi déterminée en fonction de l’offre et de la demande sans qu’il y ait de mécanismes freinant les variations du cours. Pis, la relative modestie de cette monnaie peut permettre à un agent d’avoir une influence sur le prix selon ses prises de position. Du fait de ces faiblesses, le bitcoin n’est plus qu’un outil purement spéculatif, i.e. un actif financier[7] . Or, dans un contexte d’incertitude, alors que l’offre est une fonction indépendante du prix, la demande, elle, devient une fonction croissante du cours. En effet, en l’absence de point de référence, le comportement rationnel consiste à imiter les autres. Et, si l’on escompte une hausse du cours, il devient rationnel d’acheter des titres maintenant dans l’espoir d’une plus-value futur. Généralisé, la hausse appelle la hausse et aucun mécanisme ne peut stopper cette hausse hormis – peut-être – le taux d’intérêt auquel les agents économiques peuvent emprunter pour réaliser leurs opérations. Il y a retournement – effondrement de la situation – lorsque l’endettement devient trop important, lorsque les taux d’intérêt augmentent, ou lorsque certains agents prennent conscience de la situation spéculative et commencent à vendre. Il s’agit alors de se débarrasser au plus vite de ses actifs dans l’espoir de limiter les pertes ; ce qui ne fait qu’accentuer la baisse. C’est l’image du bateau qui chavire d’Irving Fisher. Nous discuterons dans la dernière partie des possibilités pour pallier la réduction du bitcoin à sa simple fonction spéculative.

Cours du Bitcoin
Cours du Bitcoin

 

Enfin, la véritable raison de l’existence du bitcoin peut s’expliquer par la défiance vis-à-vis du système monétaire classique, comme décrit ci-dessus. Du moins, cela est surtout vrai pour les pays développés où le système bancaire est la norme. À l'inverse, dans les pays en voie de développement, la défiance est moindre notamment du fait d'un taux de bancarisation demeurant faible (e.g. l'Afrique). A l’inverse, dans ces pays, le taux d’équipement de téléphones portables ou autres objets connectés est élevé. Aussi le bitcoin représente-t-il une alternative viable au système bancaire classique afin d’organiser le financement du développement de ces pays. Il permet en effet une allocation sans frais des ressources financières et facilitent les échanges entre la diaspora et le pays d’origine. De plus, un système monétaire de gré à gré offre une meilleure connaissance des attentes des agents et permet d’éviter les effets pervers que peut engendrer un acteur institutionnel tentant de réguler l'activité monétaire. En outre, comme le montrèrent Albert Hirschman et François Perroux, il est aisé pour un Etat de créer la dynamique de croissance et de développement, il est plus difficile de l’inscrire dans la durée ; celui-ci doit avant tout offrir un cadre dans lequel les acteurs économiques peuvent librement interagir.

 

La régulation du bitcoin

Les pouvoir publics ont donc un rôle à jouer : il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut que du marché, l’Etat et les administrations publiques en général ont également un rôle à jouer pour garantir la pérennité du système. Aussi la régulation du bitcoin doit-elle à la fois provenir des Etats et des architectes du Bitcoin eux-mêmes. Le modèle vers lequel le Bitcoin, en tant que système monétaire, doit tendre est celui de la concurrence. Si certains critères de la concurrence pure et parfaite sont déjà respectés, comme la libre entrée et sortie ou l’absence de coûts liés aux transactions, il y a néanmoins un manque de transparence récurrent. En effet, le fait que les portefeuilles sont définis par une série de numéros, conjugué à une quantité d’informations générée par les transactions considérable, rend difficile la traçabilité des bitcoins et permet de détourner le système Bitcoin de sa vocation originelle, voire favorise les activités illégales. Les pouvoirs publics ont alors un rôle à jouer : ils doivent garantir une circulation parfaite de l’information. Si cela est spontané pour les monnaies privées circulant dans une zone restreinte, il n’en est pas de même pour le bitcoin dans la mesure où son utilisation est mondiale. Du fait de ce caractère mondial, le champ d’intervention de l’Etat est fortement réduit ; certains éludant le problème en l’interdisant purement et simplement. On constate d’ailleurs que ce sont les pays en voie de développement qui l’interdisent. Or le bitcoin peut représenter une alternative au système bancaire classique, voire un système de paiement pérenne pouvant faciliter le développement des pays et la circulation des capitaux vers eux, les autorités locales devraient au contraire soutenir ces projets. Plus encore, les instances internationales devraient apporter leur soutien à ce nouveau genre de moyen de paiement et garantir la transparence du système en adoptant par exemple des mesures coercitives si le système Bitcoin ne garantit le libre accès à l’information. Dans le cas où, par le jeu du marché, un agent se trouve en situation de monopole, les pouvoirs publics auraient le devoir d’intervenir pour démanteler ledit monopole dans l’intérêt des consommateurs afin d’imposer une tarification au coût moyen, correspondant à l’équilibre de long terme en concurrence pure et parfaite (comme le préconisait Maurice Allais pour tous les monopoles). Cela suppose ici de repenser le rôle des organismes internationaux dans la régulation monétaire en introduisant le concept de monnaie privée.

Le second problème du bitcoin porte sur l’inélasticité de l’offre à la demande. Comme l’histoire économique l’a montré au XIXème siècle, une inélasticité de l’offre serait inefficiente et conduirait à des crises durables, limitant les perspectives de croissance du Bitcoin. L’exemple de la Grande Bretagne le montre bien (cf. infra). Aussi faut-il que l’offre de bitcoin s’adapte à la demande pour que la confiance demeure et se renforce. En effet, comme nous l’avons énoncé dans les définitions de la monnaie, s’il n’y a pas une confiance réciproque et durable, la marchandise particulière servant de monnaie ne pourra être appréciée comme tel, ce qui nuira aux échanges et au lien social. Il s’agit alors de trouver un moyen pour que le système Bitcoin soit en mesure de faire face aux fluctuations de la demande de monnaie. Sans remettre en question le mode d’émission actuel qui est l’une des pierres angulaires du système, d’autres monnaies pourraient être émises sur la base du Bitcoin via des programmes d’embranchement – fork – permettant d’adapter l’offre de crypto-monnaies à la demande. Les agents choisiraient alors les émetteurs dans lesquels ils auraient le plus confiance, en fonction de leur transparence et leur réputation, les pouvoirs publics intervenant afin de limiter les comportements déviants des agents-émetteurs.

Enfin, demeure la question de la forte volatilité du cours du bitcoin qui peut dissuader les acteurs économiques à y avoir recours en tant que monnaie. L’instauration d’une offre s’adaptant à la demande peut en partie réduire ces fortes variations. Mais pour réduire significativement l’usage du bitcoin à des fins spéculatives, nous voyons deux solutions. La première est l’établissement d’un étalon de référence ; la seconde repose sur la théorie de la monnaie fondante. La première solution nous semble difficilement applicable dans le contexte économique actuel : il s’agit de savoir quel étalon choisir. À l’instar des droits de tirages spéciaux (DTS) émis par le Fonds Monétaire International, un étalon viable pourrait être un panier constitué des principales monnaies – le dollar, l’euro, le yen et le renminbi. Néanmoins, le rattachement à des monnaies classiques ôterait au bitcoin son intérêt principal, à savoir celui d'être une monnaie privée et indépendante, ce qui pourrait lui nuire durablement. Un autre étalon ? Si oui, lequel ? Comme nous l’avons énoncé plus haut, une marchandise doit réunir un certain nombre de critères pour pouvoir être considéré comme une monnaie. Au cours de l’histoire seuls les métaux précieux comme l’or et l’argent ont présenté de telles caractéristiques. Là aussi, leur utilisation en tant qu’étalon nous semble compromise : l’or étant devenu une valeur refuge, son cours varie fortement et suit le cours du dollar. Faire le choix de l’or ne ferait donc que rattacher de manière indirecte le bitcoin au dollar et rejoindrait le premier cas. C’est pourquoi, la seconde solution, s’appuyant sur la théorie de la monnaie fondante, nous semble la plus viable. Cette théorie vise à résoudre le paradoxe intrinsèque de la monnaie, l’impossibilité de concilier deux fonctions de la monnaie, à savoir que toute monnaie doit être à la fois rare et abondante. Il s’agit ici de passer outre le paradoxe de Triffin qui révèle l’impossibilité à l’échelle internationale de conjuguer instrument d’échange et instrument de réserve pour une monnaie. En instaurant un système de monnaie fondante, on favoriserait dès lors la fonction d’échange de la monnaie au détriment de sa fonction spéculative, ce qui permettrait de l’instituer durablement. Cette théorie a été énoncée par Silvio Gesell en 1916 dans son ouvrage L’ordre économique naturel. Il s’agit d’infliger une perte régulière à la valeur de la monnaie dès lors qu’on la conserve afin de dissuader l’épargne et de favoriser les échanges. Facilement applicable – il suffit de programmer le bitcoin pour perdre mécaniquement de sa valeur dès lors qu’il demeure sous forme oisive – l’application de cette théorie pourrait renforcer le lien social unissant les utilisateurs, leur sentiment d’appartenance à une même communauté.

Silvio Gesell

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[1] http://www.financialaccess.org/sites/default/files/publications/counting-the-worlds-unbanked.pdf

[2] Alternatives économiques numéro 304, Juillet-Août 2011, John Law et la bulle de la compagnie du Mississippi, p92 – 95.

[3] http://www.bitcoin.fr/pages/minage

[4] Cette centralisation du pouvoir d'émission fut tout d'abord institué en Grande-Bretagne, pays dans lequel débuta la Révolution Industrielle, avec le Peel Act de 1844. Toutefois, les crises se succédant, les autorités monétaires dérogèrent maintes fois à cet acte, institutionnalisant dès lors son rôle de prêteuse en dernier ressort.

[5] Exception faite de Friedrich Hayek qui publia en 1976 The denationalization of money et des auteurs soutenant la théorie de la banque libre.

[6] Le 2 octobre 2013, le site Silk Road, site vendant de la drogue sur internet, est fermé ; il acceptait le bitcoin comme moyen de paiement.

[7] Une bulle d'air dans le tourbillon spéculatif pour reprendre Keynes (La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, chapitre 12)

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